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Les ressources génétiques peuvent-elles sauver nos platanes?

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Quand tout semble perdu, les ressources génétiques sont là ! Illustration par le cas supposé désespéré des platanes face au chancre coloré.

Le platane commun (1), Platanus ×acerifolia, est une espèce hybride d’arbre de la famille des Platanacées, impliquant P. occidendalis (l’espèce américaine) et P. orientalis (présent en Asie et Europe). Il est utilisé largement en Europe, notamment en France, comme arbre d’ornement le long des routes et de certains cours d’eau. Sa taille, la douce ombre qu’il procure et sa facilité d’entretien lui ont permis d’être très largement planté à travers les villages, villes et paysages, comme par exemple le long du Canal du Midi (ouvert en 1681; classé au patrimoine de l’UNESCO depuis 1996) afin de maintenir les berges et protéger les marchandises des bateaux du soleil. On en dénombre pas moins de 42 000 rien que le long de ce canal, mettant en avant son importance historique et culturelle dans le Sud de la France. Cependant, cette espèce est fortement menacée par un champignon contre lequel il n’existe pas de traitement efficace.

Les platanes abattus le long du Canal du Midi
Figure 1 : Les platanes abattus le long du Canal du Midi (Midi Libre)


Le chancre coloré est une maladie incurable, spécifique au platane, qui a déjà provoqué la mort de 50 000 platanes en France depuis ces 50 dernières années. Elle est causée par un champignon de l’ordre des Ascomycètes, Ceratocystis platani, qui est actuellement classé comme parasite de lutte obligatoire, c’est-à-dire qu’il n’existe actuellement aucun moyen de lutte efficace, et que tout arbre contaminé ou supposé contaminé doit être examiné puis abattu (Figure 1). Le champignon peut s’introduire par la moindre plaie dans le système aérien et/ou les racines (le plus souvent par anastomose racinaire : fusion physique et fonctionnelle des racines avec les platanes voisins). La maladie est originaire d’Amérique du Nord, et a été introduite en France à la fin de la deuxième guerre mondiale lors du débarquement des américains à Marseille, avec des caisses de munitions faites en bois contaminé. L’épidémie fut signalée en 1945, et identifiée 25 ans plus tard seulement. Elle est aujourd’hui diagnostiquée dans le Sud de la France (jusqu’au nord de Lyon – Figure 2), en Corse, Suisse, Italie, mais aussi en Grèce (2) et en Arménie. La forte plantation de clones a largement favorisé l’épidémie, limitant de fait la diversité génétique au sein de la population, qui aurait pu faire apparaître naturellement des individus résistants.

Progression du chancre coloré du platane dans le Sud de la France
Figure 2 : Progression du chancre coloré du platane dans le Sud de la France, depuis son introduction à Marseille en 1945, avec la date des premiers cas recensés d’atteinte des platanes par Ceratocystis platani (d’après Fredonra.com)

Ceratocystis platani développe un mycélium qui progresse dans le bois et se fixe dans les vaisseaux conducteurs de sève afin de se nourrir avant de les obstruer ; l’arbre se dessèche et finit par mourir. La forte capacité de ce champignon à se répandre via l’émission de spores en fait une épidémie redoutable ; le vent, la pluie, la taille, les cours d’eau et même le transport de bois contaminé participent ainsi à cette dissémination. La maladie est visible de l’extérieur (Figure 3), en observant des traînées violettes le long du tronc, correspondant aux canaux obstrués par le champignon. Mais lorsque ces symptômes sont observés, l’arbre est souvent déjà condamné à périr.

La disparition du feuillage, l’écorce grise et craquelée, ou les taches violettes le long du tronc sont des indicateurs d’une attaque possible par le champignon
Figure 3 : La disparition du feuillage, l’écorce grise et craquelée, ou les taches violettes le long du tronc sont des indicateurs d’une attaque possible par le champignon, mais seules les nécroses dans le tronc et visibles après abattage sont la preuve de l’infection (photos FREDON Rhône-Alpes)

La dangerosité du champignon contraint les autorités à placer les actions d’abattage sous arrêtés préfectoraux et sous règles très strictes. En effet, l’abattage concerne l’arbre contaminé et tous les platanes voisins dans un rayon de 50m (soit la longueur de certaines racines). Ainsi, lorsque l’un des platanes est touché par le champignon le long d’une route, c’est en général toute la ligne plantée qui est condamnée. Les souches sont alors arrachées, et le bois coupé est transporté sous bâche puis incinéré. L’entretien des platanes était simple autrefois, mais afin de limiter l’épidémie, les agents de voierie doivent aujourd’hui désinfecter chaque instrument de taille, avant et après tout élagage, et traiter chaque branche taillée avec un antifongique. De plus, une surveillance continue des platanes doit être assurée afin de localiser les foyers d’infection et les éliminer au plus vite. Mais à long terme, cette épidémie ravageuse ne peut pas être arrêtée, car on peut penser que même les mesures de prophylaxie les plus draconiennes ne suffiront pas à la contenir. Les paysages historiques du Sud de la France semblent donc condamnés à un grand chamboulement, comparable à l’épidémie de graphiose qui avait ravagé les ormes (Ulmus) sur tout l’hémisphère Nord à partir de 1925.

C’est pourquoi l’Institut National de Recherche Agronomique (INRA) a développé un programme de valorisation de résistances génétiques, naturellement présentes chez le platane américain P. occidentalis, en collaboration avec un pépiniériste. Ils ont obtenu en 2003, par réalisation de croisements contrôlés, un hybride résistant : Platanor® Vallis Clausa (co-obtention INRA / Pépinières ROUY IMBERT) cumulant la résistance de P. occidentalis à l’adaptation à nos régions, et en particulier au Sud de la France, de P. orientalis (3). Ainsi, cette variété hybride, qui présente toutes les caractéristiques ornementales du platane commun, devrait progressivement remplacer tous les platanes abattus. Cependant, la pousse des arbres nouvellement plantés prendra du temps, et les paysages méridionaux, si chers à nos cœurs et à ceux de nos voisins anglais (Peter Mayle, Une année en Provence), devraient être perturbés pendant plusieurs dizaines d’années, le temps que les nouveaux hybrides aient une taille suffisamment conséquente.

Cette illustration de l’intérêt de valoriser les ressources génétiques nous rappelle ainsi le besoin de protéger et conserver la diversité génétique et la biodiversité en général, qui représentent une source inestimable de solutions à des problèmes encore insoupçonnés…

Références

(1) Vigouroux A. 2007. Le Platane – Portrait, botanique, maladies. Editions Edisud (ISBN 978-2-7449-0704-3).127 p.
(2) Ocasio-Morales R.G., Tsopelas P., Harrington T.C. 2007. Origin of Ceratocystis platani on Native Platanus orientalis in Greece and Its Impact on Natural Forests. Plant Disease 91: 901-904. DOI: 10.1094/PDIS-91-7-0901
(3) Vigouroux A. & Olivier R. 2004. First hybrid plane trees to show resistance against canker stain (Ceratocystis fimbriata f. sp. platani). Forest Pathology 34: 307-319. DOI: 10.1111/j.1439-0329.2004.00372.x

Autres sites

http://www.fredonra.com/collectivites/le-chancre-colore-du-platane/
http://www.fredon-corse.com/maladies/Ceratocystis_fimbriata.htm
http://www4.paca.inra.fr/pathologie_vegetale/Expertise-Innovation/Transfert-de-technologie
http://www.santacole.com/fr/catalogo/arboles-de-gran-desarrollo/platanus-platanor-vallis-clausa/