Et si l’agroforesterie remplaçait les monocultures en Europe…

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Orges sous peupliers
Orges sous peupliers – Programme SAFE / Source: Jardinons la planète

Longtemps considérée comme une méthode culturale réservée aux pays du Sud, l’agroforesterie connaît depuis peu une certaine expansion en Europe. L’agroforesterie définit toute association d’arbres et de cultures, ou d’activités d’élevage, sur une même parcelle agricole.[1] Autrefois traditionnellement et massivement présente, elle a peu à peu disparu de nos paysages après la seconde guerre mondiale ; dans un besoin urgent de développer une agriculture productiviste, on arracha en masse les arbres pour laisser place à de plus grandes parcelles, destinées à la monoculture, et ainsi mieux adaptées à de forts rendements. Mais cette course aux rendements a entraîné, au fil du temps, diverses répercussions malheureusement néfastes, notamment sur la biodiversité et les écosystèmes, que nous ne mesurons qu’aujourd’hui. Afin de répondre aux défis posés à l’agriculture moderne, de nombreuses recherches ont été menées pour essayer de concilier rendements, biodiversité et respect de l’environnement, et il semblerait que l’agroforesterie constitue en soi une réponse en termes d’agriculture durable.

En effet, cette technique culturale particulière affiche des avantages incontestables sur plusieurs plans. Tout d’abord sur l’aspect social, la mise en place d’arbres autour ou à l’intérieur de parcelles permet d’obtenir des paysages a priori plus beaux et diversifiés, que d’immenses cultures identiques (mais à chacun ses préférences). Ces paysages peuvent alors être mieux valorisés auprès du tourisme, et redonner un aspect plus harmonieux et paisible aux terres agricoles, leur restituant une image moins productiviste vis-à-vis du grand public, et garantissant à cette technique une acceptation sociale majeure. Les pratiques sylvopastorales, consistant à faire paitre du bétail sous des arbres, permettent aussi de revaloriser des endroits difficilement exploitables et parfois laissés à l’abandon, comme par exemple en montagne.[2] Cela assure par ailleurs le débroussaillement des sous-bois, pratique nécessaire à la lutte contre les incendies de forêt, notamment en région méditerranéenne. Il est cependant important de souligner que l’agroforesterie peut être couplée soit à des techniques d’agriculture biologique, soit à des techniques culturales plus conventionnelles, car elle définit seulement un agencement des parcelles, et ne détermine en rien la nature des traitements qui peuvent y être appliqués.

Sur le plan économique, elle permet une diversification d’activités non négligeable pour les agriculteurs : les arbres permettent une entrée d’argent sur le long terme tandis que les cultures apportent un revenu régulier. Le semis d’arbres ne présente pas un grand investissement pour les agriculteurs (de 400 à 1000€/ha selon l’essence) et nécessite un entretien presque nul jusqu’à leur récolte. Afin de garantir un couvert arborescent constant et limiter les épidémies entre arbres, la plantation de différentes essences est de plus en plus répandue, et permet d’ailleurs d’augmenter la biodiversité au sein même des rangées d’arbres. De plus, les arbres étant éloignés les uns des autres et profitant des soins apportés aux cultures (engrais, irrigation…), ils poussent plus vite qu’en sylviculture conventionnelle. Et si l’on peut perdre de la surface cultivée à cause des arbres, certaines associations astucieuses sur une parcelle peuvent augmenter les rendements jusqu’à 50 % par rapport à deux parcelles côte à côte ; tel est le cas des plantations de noyers associées à la culture du blé d’hiver.[3] Tout au long de l’année, l’énergie solaire va être exploitée au maximum par les deux espèces : le blé va pousser en hiver lorsque le noyer n’aura plus de feuilles, et ce dernier poussera de façon plus avantageuse en été.

Pour ce qui est des avantages écologiques, l’agroforesterie n’en manque pas. Elle favorise la cohabitation de plusieurs espèces, jouant ainsi un rôle important dans le maintien de la biodiversité, les arbres pouvant d’ailleurs abriter des prédateurs naturels (chauve-souris, oiseaux…) de certains nuisibles des cultures (insectes, rongeurs…). Ces systèmes de cultures réduisent aussi leur consommation en engrais et en eau, puisque les feuilles mortes et les racines des arbres peuvent constituer une réserve de matière organique pour les cultures annuelles, et leur épais feuillage limite naturellement l’évaporation, assurant un microclimat plus stable. Une étude[4] menée sur un ensemble de données répertoriées aux USA de 1900 à 2000, a montré que la concentration de nitrates dans les cours d’eau liée aux engrais azotés avait été très nettement accrue du fait de l’augmentation de la taille des parcelles et de la monoculture ; cette étude suggère que l’agroforesterie pourrait, au contraire, présenter l’effet inverse. L’érosion des sols est également amoindrie en agroforesterie, car les arbres ralentissent le vent et leurs racines creusent davantage le sol en profondeur, favorisant l’infiltration et limitant le ruissellement en surface.[5] L’agroforesterie pourrait donc constituer un rempart important contre la pollution et l’épuisement des sols, généralement rencontrés en agriculture moderne.

Ainsi, même si l’augmentation annuelle en France des surfaces agroforestières n’est que de 6 % environ, on peut espérer voir se dessiner ce type de cultures, correspondant à une agriculture durable, dans nos paysages. Constituant un investissement à long terme (40 à 60 ans environ) pour tout agriculteur voulant investir dans ce type d’approche, la Commission Européenne devrait poursuivre, jusqu’en 2020, les mesures de soutien à l’agroforesterie qu’elle a initiées en 2007 dans le cadre de la PAC6. Afin d’obtenir l’avis d’un expert sur la question, nous espérons pouvoir vous présenter prochainement le compte-rendu d’une interview que nous aurons faite d’un des premiers chercheurs à avoir importé ce concept sur le sol français : Christian Dupraz, chercheur à l’INRA de Montpellier et également conseiller général dans l’Hérault (34).

Bibliographie :

1 : http://www.agroforesterie.fr.

2 : Balandier et al, “Agroforesterie en Europe de l’Ouest : pratiques et expérimentations sylvopastorales des montagnes de la zone tempérée“, Cahiers Agricultures, Volume 11, Numéro 2, Mars-Avril 2002, pages 13-103.

3 : Dupraz et al, “Incorporating agroforestry practices in the management of walnut plantations in Dauphiné, France: an analysis of farmers’ motivations”, Agroforestry Systems, Volume 43, Numéro 1-3, Mai 1999, pages 243-256.

4 : Sciences & Vie, “L’agro-diversité, recette contre les nitrates“,
http://www.science-et-vie.com/2009/02/11/lagro-diversite-recette-contre-les-nitrates, publié le 11/02/2009.

5 : Kaeser et al, “Agroforesterie moderne en Suisse, Vergers novateurs : productivité et rentabilité“, Station de Recherche Agroscope, Rapport ART 725, Juillet 2010, 12 pages.

6 : Service de la statistique et de la prospective du Ministère de l’Agriculture, “L’agroforesterie en France : intérêts et enjeux“, Analyse N°37, Janvier 2012, 4 pages.


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I am a student in my second year at the master’s degree institute in science and engineering AgroParisTech, I’m working nowadays in a project named ‘Initiation to the Research in Biology’, supervised by Dr Karine Alix, Lecturer at my school. This project consists in writing popular science articles about plants biology for AoB Blog.